©Celine Nieszawer007

Témoignage : Anna Roy

Sage-femme engagée et voix bien connue du grand public, Anna Roy se livre sans détour dans un récit intime : Énorme*. Elle raconte dix années de vie en surpoids, marquées par une lente déconnexion d’elle-même, puis sa reprise en main grâce à un sevrage du sucre. Rencontre avec une femme qui a fait de son corps un chemin de reconquête de soi.

À partir de 2013, vous avez pris 58 kilos. Qu’est-ce qui a déclenché cette prise de poids ?

Je pense a posteriori que j’ai fait une dépression très sévère à la suite d’une succession de traumatismes en une année (viols, décès de mon père) et une activité professionnelle très prenante. Les médecins parlent de « l’effet cocktail » et je pense qu’il s’agit bien de cela. J’analyse aujourd’hui que je me suis soignée de cette dépression avec le sucre.

Comment avez-vous vécu ce changement ?

Cela a tout changé ! Mon obésité presque morbide a dégradé ma santé physique et mentale de façon spectaculaire. J’ai souffert d’hypertension artérielle, de prédiabète. En outre,
le plaisir est parti de ma vie. Je n’avais plus le plaisir de l’habillement, plus le plaisir de la fête. Ce temps triste a heureusement été marqué aussi par des événements heureux : mon mariage et la naissance de mes deux enfants, une activité professionnelle intense.

Vous écrivez : « L’obésité est une île ». Que signifie cette métaphore ?

L’obésité m’a peu à peu coupée du monde. J’avais la sensation d’être vivante sans vraiment exister. Tout devenait compliqué : m’asseoir dans le métro, aller au théâtre ou au cinéma… Partout, je dérangeais. Alors, j’ai fini par ne plus rien faire. À cela s’ajoutaient les regards moqueurs, les remarques blessantes ou, pire encore, l’indifférence totale. La société se montre d’une grande dureté envers les gens gros, alors même que c’est précisément dans ces moments-là qu’on aurait besoin de bienveillance et de soutien.

À quel moment avez-vous eu un déclic pour vous reprendre en mains ?

À partir de juin 2022, je me suis avouée à moi-même que j’étais malade et j’ai décidé de guérir. J’ai multiplié les consultations chez les nutritionnistes mais aucun professionnel n’a voulu reconnaître mon addiction au sucre. Je sentais que j’avais un rapport pathologique au sucre, comparable à celui que j’avais avec la cigarette. J’ai alors décidé de me priver de sucre pendant 100 jours et de voir ce que cela donnait. Je voulais juste me débarrasser de cette addiction ! Je n’en pouvais plus de traquer les boulangeries, de prévoir mes doses de sucre… Je ne le referai pas seule aujourd’hui, j’irai voir un addictologue car cela a été très difficile, bien plus que le sevrage de la cigarette. Mais l’effet a été fou. Dès six semaines, j’ai ressenti les bienfaits de cet arrêt et au bout de quelques mois ma tension est redevenue normale, je n’avais plus de prédiabète, un bilan hépatique normal, plus de douleurs articulaires… J’ai dégonflé de façon spectaculaire avec une perte de poids très importante, tout en continuant à bien manger par ailleurs !

Vous parlez d’un retour à la joie et au mouvement…

C’est tout mon rapport au corps qui a changé. Je peux à nouveau danser, matin, midi et soir : c’est une joie incroyable ! Le sport est redevenu un plaisir. Je peux courir après mes fils, monter les escaliers quatre à quatre ! Ma santé mentale s’est apaisée en même temps que j’ai arrêté la suralimentation sucrée, et cela a participé au retour du bonheur. J’ai aussi appris à me reconnecter au plaisir en prenant soin de moi. Je me réserve désormais trois heures par semaine rien que pour moi. C’est aussi cela qui m’a sauvée.

Quel message adressez-vous à celles et ceux qui se sentent « décentrés d’eux-mêmes » ?

Les femmes ont tendance à se décentrer lorsqu’elles ont des enfants – alors que les hommes, eux, continuent à s’accorder des moments de plaisir. Souvent, elles ne se reconnectent à elles-mêmes qu’à la ménopause ou après un choc de la vie. Je voudrais leur dire : n’attendez pas d’être malades ou épuisées pour prendre soin de vous. Faites-le dès maintenant.


Propos recueillis par Anne-Sophie Glover-Bondeau