L’activité des livreurs de repas des plateformes numériques abîme les corps et les esprits, selon une nouvelle enquête.

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Des livreurs à vélo usés physiquement et mentalement

L’activité des livreurs de repas des plateformes numériques abîme les corps et les esprits. Selon une nouvelle enquête, 45 % d’entre eux estiment que leur santé s’est dégradée depuis le début de leur activité. Explications.

Médecin du monde s’alarme des difficiles conditions de travail des livreurs à vélo et des conséquences sur leur santé. L’organisation a en effet mené une étude auprès de ces travailleurs de l’ombre, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD), l’Institut national d’études démographiques (Ined) et d’autres acteurs associatifs. Ses résultats viennent confirmer ceux issus d’une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), publiée en mars 2025 (lire notre article).

Des conditions de travail difficiles

Pour cette nouvelle enquête, 1 004 livreurs de repas ont été interrogés à Paris et Bordeaux entre janvier et juillet 2025. Ainsi, 60 % d’entre eux estiment l’intensité des efforts qu’ils fournissent lors d’une journée type de « très dure » à « épuisante ». Ils ont en effet un rythme soutenu : huit sur dix travaillent au moins six jours par semaine. En moyenne, ils font 63 heures hebdomadaires et gagnent 1 480 euros bruts par mois, soit 6 euros bruts de l’heure.

« Les livreurs sont à 98 % des personnes immigrées (nées étrangères à l’étranger et résidant en France), 68 % n’ont pas de titre de séjour et 76 % sont contraints de louer un compte à une personne tierce », constate l’étude. Leur statut est donc particulièrement précaire.

Les travailleurs à vélo sont, de plus, confrontés à des discriminations. Celles-ci sont dues à leur couleur de peau, à leur origine ou leur nationalité, à leur accent ou leur façon de parler. « Six livreurs sur dix déclarent avoir déjà été exposés à une agression verbale dans le cadre de leur travail, et un quart à une agression physique », précise Médecins du monde.

Le corps des livreurs mis à rude épreuve

Leur activité a un impact sur les corps. Ils sont 45 % à considérer que leur état de santé global s’est dégradé depuis le début de leur activité de livraison. Dans le détail, 36 % souffrent de douleurs lombaires, 30 % dorsales et 22 % aux épaules. Ils sont également 20 % à avoir mal aux genoux, aux poignets ou aux mains.

Mais ce n’est pas tout : 32 % des livreurs déclarent des problèmes urinaires réguliers dans les trente jours précédant l’enquête. Ces troubles sont liés à l’absence d’accès à des toilettes durant les livraisons.

Par ailleurs, les accidents sont fréquents. Ils sont 59 % à en avoir été victimes, et parmi eux 78 % ont été blessés. La pression des délais et un matériel inadapté (vélo en mauvais état) sont souvent en cause.

Une santé mentale en péril

Au-delà des maux physiques, la santé mentale des livreurs est profondément affectée. 45 % éprouvent une détresse psychologique, 45 % présentent des symptômes d’anxiété et 49 % des signes de dépression.

« Ces résultats traduisent une souffrance psychique importante, en lien avec les conditions de travail décrites : intensité de l’effort, pression des plateformes, insécurité économique et exposition fréquente aux violences et aux discriminations », indique Médecin du monde.

Se soigner : un parcours du combattant

Malgré ces difficultés, près d’un tiers des livreurs a renoncé à des soins au cours des douze derniers mois. Les raisons sont multiples : problèmes administratifs ou de langue, manque de moyens financiers ou de temps, accès difficile… D’autant que seuls 68 % des livreurs disposent d’une couverture santé.

En parallèle, la grande majorité (97 %) déclare ne pas être indemnisée par les plateformes en cas d’accident. « Aux nombreuses contraintes individuelles s’ajoute l’organisation du travail imposée par les plateformes, que les livreurs décrivent comme un frein à la prévention et aux soins, déplore Séverine Beyer, référente Santé Environnement de Médecins du monde. Le fonctionnement à la tâche, la pression à rester connecté et l’absence de protection en cas d’arrêt maladie limitent concrètement la possibilité de consulter. »

Des propositions pour améliorer la situation des livreurs

Face à ce constat alarmant, des changements sont nécessaires. « Les plateformes devraient avoir des obligations minimales de santé et de sécurité ainsi que contribuer à la mise en œuvre de mesures de prévention », estime Médecins du Monde et les « Maison des livreurs » de Paris et Bordeaux. Il s’agit de deux lieux ressource dédiés à l’accueil et à l’accompagnement des travailleurs des plateformes de livraison.

Tous souhaitent garantir un accès aux soins et à l’information des livreurs.  « La prise en charge des accidents du travail et maladies professionnelles via l’Assurance maladie sans avoir à souscrire une assurance volontaire » est nécessaire pour ces organisations.

En parallèle, améliorer les conditions de travail est capital. Médecin du monde réclame ainsi plus de transparence sur le fonctionnement des algorithmes. L’association plaide aussi pour une rémunération qui inclut les temps d’attente et les trajets.

Enfin, elle se positionne en faveur d’une évolution du statut administratif des livreurs. Ces derniers pourraient alors choisir entre être salarié ou indépendant. L’organisation préconise également une régularisation des personnes sans papiers.

Une directive européenne impose déjà l’instauration d’une présomption de salariat pour les travailleurs des plateformes. Elle permet également de mieux prendre en compte le management algorithmique. Sa transposition prochaine dans le droit français serait l’occasion d’intégrer toutes ces recommandations.