Saviez-vous que notre tempérament était en partie lié à nos gènes et à ce qu’il se passe dans notre cerveau ? C’est ce que le professeur Bernard Sablonnière, médecin biologiste, professeur émérite de biochimie et de biologie moléculaire à l’université de Lille et chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), démontre dans son livre*. Il y explique également l’influence de la grossesse sur la construction de la personnalité de l’enfant.

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Bernard Sablonnière : « Les gènes, à travers notre tempérament, participent à la construction de notre personnalité »

Saviez-vous que notre tempérament était en partie lié à nos gènes et à ce qu’il se passe dans notre cerveau ? C’est ce que le professeur Bernard Sablonnière, médecin biologiste, professeur émérite de biochimie et de biologie moléculaire à l’université de Lille et chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), démontre dans son livre*. Il y explique également l’influence de la grossesse sur la construction de la personnalité de l’enfant.

Comment définiriez-vous ce qu’est le tempérament ?

Le tempérament est notre base biologique, notre « socle inné ». Il se met en place très tôt, in utero, sous l’influence des gènes et du développement du cerveau pendant la grossesse. Il se prolonge durant les trois premières années de la vie, période où le cerveau est encore immature. Il est à différencier du caractère qui, à l’inverse, est de l’ordre de l’acquis. Ce dernier dépend de l’éducation, de la culture, des expériences vécues et des relations sociales. On pourrait dire schématiquement que le tempérament est la partie immergée d’un iceberg – stable et peu malléable – et que le caractère en constitue la partie visible, celle que l’on peut moduler.

La combinaison des deux forme la personnalité. Elle correspond à la manière singulière dont chacun pense, ressent, réagit et se comporte. Schématiquement, notre personnalité se compose donc pour moitié de notre tempérament dont on hérite, et de notre caractère qui se façonne avec l’expérience.

Peut-on alors dire que nos gènes « programment » en partie notre personnalité ?

Les gènes, à travers notre tempérament, participent à la construction de notre personnalité, car ils déterminent en grande partie l’architecture initiale de notre cerveau. Ils guident en effet la mise en place de certains circuits neuronaux, qui seront automatiquement plus utilisés chez l’individu. Ces circuits orientent notre façon de réagir, de penser, de nous comporter et de vivre nos émotions. Mais ils restent plastiques, et peuvent donc se remodeler au contact de l’expérience.

Sur quels éléments vous appuyez-vous ?

Les avancées en imagerie cérébrale, notamment l’imagerie par résonance magnétique (IRM) fonctionnelle, nous permettent de cartographier l’architecture des réseaux neuronaux. Nous pouvons ainsi observer ceux qui « s’allument », qui s’activent le plus vite. Notre cerveau abrite environ 90 milliards de neurones reliés par près de 300 000 milliards de synapses. Les chemins de connexion sont donc nombreux et varient énormément d’un individu à l’autre : c’est ce qu’on appelle la « neurovariabilité ». Elle détermine en partie notre manière propre de réagir au monde.

Dans votre ouvrage, vous abordez l’impact de la chimie du cerveau. De quoi s’agit-il ?

Nos comportements dépendent aussi des neurotransmetteurs présents dans notre cerveau, comme la dopamine, la sérotonine ou encore l’ocytocine.
Une libération importante de dopamine, impliquée dans la motivation et le plaisir, rend par exemple plus ouvert, curieux ou aventureux. À l’inverse, un déficit en sérotonine, qui agit sur l’humeur, prédispose à l’anxiété ou à la tristesse. L’ocytocine, l’hormone du lien social, favorise quant à elle la confiance et l’attachement. Ces « clés chimiques » agissent sur notre façon de (ré)agir et donc sur notre personnalité.

Vous insistez sur l’influence du microbiote de la femme enceinte sur l’enfant et de l’environnement prénatal. Comment agissent-ils ?

Le microbiote intestinal est constitué de milliards de bactéries qui peuplent notre tube digestif. Il dialogue en permanence avec le cerveau. Certaines bactéries ont des effets anti-inflammatoires et apaisants, là où d’autres, au contraire, favorisent l’anxiété. Si, pendant la grossesse, le microbiote de la mère est soumis à un dérèglement, cela peut agir sur celui du futur bébé, et donc sur son cerveau. De même, si elle est soumise à un stress important ou à la pollution atmosphérique (les particules fines des voitures en ville, par exemple), cela peut modifier la biologie cérébrale et influencer la construction du tempérament de l’enfant.

Vous citez justement les cinq grands traits de personnalité dits « big five ».

Oui, c’est un modèle reconnu en psychologie, résumé par l’acronyme OCEAN : le « O » correspond à l’ouverture qui est représentée par des personnes curieuses et créatives, comme Albert Einstein ou Léonard de Vinci ; le « C », pour conscienciosité, fait appel à la rigueur, au sens du devoir et Gustave Eiffel en est un bel exemple ; le « E », pour extraversion, correspond aux individus optimistes, énergiques, sociables et ayant trait aux interactions, à l’image de Ghandi ; le « A » signifie agréabilité, à laquelle la bienveillance et l’empathie sont associées, comme chez Mère Teresa ; le « N » de névrosisme renvoie à l’instabilité émotionnelle, l’anxiété, et peut être incarné par Charles Baudelaire. À cela s’ajoute une sixième personnalité, le narcissisme, qui est de plus en plus présent dans nos sociétés, notamment chez les politiques. Bien sûr, cela est à prendre avec nuances. Nous possédons tous ces traits, avec des dominances.

Notre personnalité peut-elle influer sur notre santé ?

Les études montrent en effet que les personnes extraverties, ouvertes ou consciencieuses vivent en moyenne plus longtemps. Elles gèrent mieux le stress, entretiennent davantage de relations sociales et prennent, sûrement aussi, plus soin de leur santé. À l’inverse, un niveau élevé de névrosisme, c’est-à-dire une propension à ruminer ou à percevoir le monde sous un angle négatif, augmente le risque de dépression et réduit l’espérance de vie.

Les différences de personnalité sont-elles genrées ?

Les femmes apparaissent souvent plus agréables et empathiques, en partie sous l’influence des œstrogènes qui augmentent la sensibilité à l’ocytocine. Les hommes expriment davantage des traits de domination ou de narcissisme, qu’on retrouve fréquemment dans les milieux du pouvoir. Mais ces différences biologiques ne sont pas figées, et sont modulées par l’éducation et la culture.

Justement, quelle place donnez-vous à l’éducation dans la formation du caractère ?

Une place majeure, puisque l’éducation agit comme un « sculpteur » du cerveau émotionnel. On remarque par exemple que les aînés ont un tempérament plus consciencieux, là où les cadets sont souvent plus ouverts et extravertis. Par ailleurs, les violences éducatives ordinaires (VEO), comme les fessées, les cris ou les humiliations, laissent des traces durables. Elles activent de façon chronique le « circuit de l’alerte », favorisant l’anxiété. À l’inverse, un renforcement positif excessif peut nourrir l’ego. Tout est donc une question d’équilibre. Il convient de guider sans étouffer, de sécuriser sans surprotéger. Il faut aussi s’adapter au tempérament de l’enfant. Un même cadre éducatif ne produira pas les mêmes effets selon l’individu.

Y a-t-il des périodes plus sensibles dans la construction de la personnalité ?

On distingue trois étapes clés. La petite enfance, c’est-à-dire les trois premières années de vie, est capitale pour l’attachement et le développement du cerveau émotionnel.
Puis à l’adolescence, entre 13 et 16 ans, s’opère une profonde « reconstruction » neuronale. À cette période charnière où certaines connexions disparaissent et d’autres se renforcent, le cerveau est très vulnérable. De fait, l’isolement ou la surconsommation d’écrans peuvent fragiliser le circuit de la récompense et la résilience émotionnelle. Enfin, le jeune adulte, jusqu’à 25 ans environ, est aussi sensible, car le cerveau n’a pas encore atteint sa maturité.

Propos recueillis par Constance Périn


* Biologie de la personnalité, la construction du soi, Bernard Sablonnière, 2025, Odile Jacob, 240 pages, 22,90 euros.