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Comprendre et mieux combattre le harcèlement des jeunes

Chaque année, plus d’un million d’enfants et d’adolescents sont victimes de harcèlement à l’école, en France. Un constat tragique contre lequel il est urgent d’agir. Comment lutter contre ce phénomène ? Quels sont les signes qui doivent alerter ? Et que faire pour accompagner les victimes ? Des réponses dans ce dossier.

En France, près d’un quart (24 %) des enfants et adolescents de 6 à 18 ans se dit concerné par le harcèlement, selon le 4e baromètre annuel de l’association e-Enfance/ 3018 paru en octobre 2024. Un chiffre édifiant à prendre au sérieux tant la situation est grave et les répercussions dramatiques sur la santé mentale et physique des jeunes.

Le harcèlement expliqué

Le harcèlement est une violence verbale (insultes, moqueries, rumeurs, surnoms, intimidations, etc.), physique (coups, vols, intimidations, etc.) ou psychologique (mise à l’écart, ignorance, manipulation émotionnelle, etc.), exercée à l’encontre d’une personne, par un ou plusieurs individus. « Elle se caractérise par trois éléments essentiels : la répétition, c’est-à-dire des agressions réitérées sur une période prolongée ; l’intention de nuire, du fait que l’agresseur cherche à humilier, exclure ou blesser sa victime ; et un déséquilibre dans la relation »,pour la psychologue Virginie Colas (qui publiera à la fin de l’année 2025 un livre à destination des adolescents pour les aider à faire face aux situations de harcèlement et de stress). 

Cette violence peut aussi se pratiquer sur internet, via lesmessageries instantanées (WhatsApp principalement) ou les réseaux sociaux. On parle alors de cyberharcèlement (lire l’interview page 17). Ces attaques répétées portent atteinte à la dignité d’une personne et créent un environnement intimidant et hostile. Elles constituent du reste un délit pénal, puni par la loi.

Qui est concerné ?

Bien que tous les enfants puissent être victimes de ces agressions, certains sont davantage touchés. « Les élèves perçus comme vulnérables et différents, qu’il s’agisse de leur apparence physique, de leur identité de genre, ou de leurs particularités (handicap, troubles du développement, etc.) sont souvent pris pour cible, détaille la spécialiste. Les enfants isolés, timides ou très brillants à l’école peuvent aussi en être victimes. » Le harcèlement scolaire concerne tous les âges, de l’école primaire au lycée et jusque dans l’enseignement supérieur. 

Mais il concerne davantage les 6-10 ans (lire encadré ci-contre). « Côté harceleurs, il n’existe pas de profil type mais certains traits reviennent généralement, constate Virginie Colas. Il existe les harceleurs dominants, qui aiment avoir du pouvoir sur les autres, les harceleurs suiveurs, qui agissent par peur d’être harcelés à leur tour, les harceleurs impulsifs, qui ont du mal à gérer leurs émotions et leurs frustrations, ou encore les harceleurs en souffrance. Le harcèlement peut également venir d’un environnement familial violent ou trop permissif, un mal-être personnel, ou encore une recherche de statut social ». Au total,34 % des enfants ont déjà pris part, même involontairement, à un acte de harcèlement, pointe le baromètre de l’association e-Enfance. Les raisons invoquées sont, dans 36 % des cas, pour « rigoler », 35 % pour se venger (contre 10 % en 2023) et 34 % pour faire « comme les autres ».

Une fois adultes, d’anciens agresseurs ressentent par ailleurs le besoin de consulter un psychologue, que ce soit pour comprendre ce qu’ils ont fait ou par regret. « Le travail thérapeutique débute par une prise de conscience de leurs comportements, développe la psychologue. Puis il se poursuit par un travail sur l’identification des blessures ou des frustrations personnelles pour favoriser la mise en place de futures relations saines et durables. »

Des conséquences graves et durables 

Psychologiquement, le harcèlement peut entraîner de l’anxiété, de la dépression, une perte de confiance en soi et des troubles alimentaires. Selon l’association e-Enfance, 29 % des victimes sont même allées jusqu’à penser au suicide. Sur le plan scolaire, il peut engendrer une baisse de la performance ou de l’absentéisme voire une phobie scolaire. Il laisse aussi des traces à l’âge adulte. Certaines victimes développent des troubles relationnels et psychologiques, ainsi que des risques accrus d’addiction. « Il est donc essentiel de repérer les signes tôt et d’agir vite avant que ces troubles ne s’installent », alerte Virginie Colas.

Reconnaître et accompagner les victimes

Les victimes, souvent par peur des représailles ou par honte, ont du mal à parler de leur situation. Il est donc essentiel pour les parents et enseignants d’être attentifs aux signes de harcèlement. « Des changements de comportement comme un repli sur soi, des troubles du sommeil, des maux physiques fréquents ou une crainte d’aller à l’école doivent alerter, prévient la psychologue. Des objets disparus ou abîmés peuvent aussi indiquer un problème. » Les parents doivent encourager la communication ouverte avec leurs enfants en posant des questions simples et rester vigilants aux indices de souffrance. Lorsque l’on repère une situation de harcèlement, il est crucial de réagir rapidement. Contacter l’établissement scolaire est la première étape, afin qu’il puisse prendre les mesures qui s’imposent. Mais il est également important de soutenir l’enfant sur le plan psychologique. « Il convient de lui offrir un espace d’écoute sécurisé pour qu’il puisse exprimer ses émotions, soutient Virginie Colas. Il faut aussi lui rappeler qu’il n’est pas responsable, et lui montrer que des solutions existent. Les parents peuvent l’aider à renforcer sa confiance en lui, en lui rappelant par exemple ses qualités et ses forces. » 

On peut aussi aider l’enfant ou l’adolescent persécuté à adopter certaines attitudes pour décourager son agresseur. « Rester calme, ne pas montrer que cela affecte, ou répondre de façon détachée (« OK, si tu veux », « tu as le droit de le penser ») ou avec autodérision est assez efficace, listela spécialiste. Bien sûr, il demeure avant tout essentiel de ne pas rester seul et d’en parler. »

Des pistes pour lutter contre ce fléau

À l’échelle nationale, plusieurs mesures ont été mises en place pour lutter contre le harcèlement. Ainsi, dès le CE2 et jusqu’à la terminale, des questionnaires d’autoévaluation anonymes permettent de détecter les situations à risque. Un protocole de prise en charge a également été rédigé par l’Éducation nationale, en fonction de l’âge de l’enfant. Il peut prévoir, au besoin, d’écarter le harceleur. Chaque établissement scolaire dispose également d’un coordinateur harcèlement pour gérer ces situations.

Un numéro national, le 30 18, est aussi dédié aux jeunes victimes et aux témoins de harcèlement et de violences numériques. Ce service est accessible tous les jours, de 9 heures à 23 heures, par téléphone, tchat (depuis l’application mobile ou Messenger) ou e-mail, depuis le site E-enfance.org. Des psychologues, des juristes et des spécialistes des outils numériques sont disponibles gratuitement et anonymement.

La prévention, une action essentielle

Pour éviter que des actes intolérables ne se produisent, les parents ont un rôle clé à jouer en élevant leurs enfants dans le respect de l’autre. « Pratiquer des jeux de rôle en famille pour apprendre à gérer les conflits peut aussi être utile », recommande Virginie Colas.

Face au cyberharcèlement, il est important d’éduquer très tôt les enfants aux bons comportements en ligne. Selon le ministère de l’Éducation nationale, l’âge des premiers pas sur internet est de 9 ans en moyenne. Et 20 % des élèves de primaire ont déjà été confrontés au cyberharcèlement. Par ailleurs, 67 % des élèves primaires et 93 % des collégiens sont sur les réseaux sociaux, malgré l’interdiction aux moins de 13 ans.

Les établissements scolaires ont également leur part à jouer pour prévenir le harcèlement. Ils consacrent désormais 10 heures par année scolaire pour y sensibiliser les élèves. De plus, des campagnes de prévention sont régulièrement menées par les autorités publiques. Ce phénomène complexe nécessite une réponse collective. Chacun peut agir pour prévenir ce fléau, en adoptant un comportement respectueux et en restant attentif aux signes de mal-être chez les jeunes. 

Dossier réalisé par Constance Périn

Trois questions à… Catherine Blaya

Professeure en sciences de l’éducation, sociologue et spécialiste du cyberharcèlement et auteur de La Cyberviolence*

Qu’est-ce que le cyberharcèlement ?
Le cyberharcèlement désigne des actes répétés de harcèlement par voie électronique qui s’inscrivent dans la durée. Personne n’utilise les mêmes mesures mais selon mes recherches, il s’agit de harcèlement lorsque l’agression a lieu au moins une fois par semaine, tous les mois.
Ça peut être la diffusion d’images, de vidéos ou de messages à caractère sexuel, d’insultes, de menaces, de lynchage (flaming) envoyés par e-mails, SMS, messageries instantanées (WhatsApp) ou encore via les réseaux sociaux. L’anonymat et « l’effet écran » amplifient le sentiment d’impunité des harceleurs, qui sont généralement proches de la victime (école, club de sport…).

Quels conseils donner aux parents ?
Les parents doivent avant tout être à l’écoute de leur enfant sans juger. En cas de cyberharcèlement, il est important de le signaler à l’école, de porter plainte si nécessaire, et de conserver des preuves (captures d’écran incluant l’heure et la date). Ils peuvent rassurer leur enfant en relativisant, mais sans chercher à minimiser.

Comment prévenir le cyberharcèlement ?
Il est du rôle des parents d’éduquer leurs enfants (filles et garçons) aux comportements respectueux et appropriés à adopter sur internet. Ce qui se passe en ligne, c’est la vie réelle. Ils peuvent aussi installer un contrôle parental, en expliquant pourquoi ils le font. L’école joue aussi un rôle essentiel. Les deux sont à mon sens complémentaires.

La Cyberviolence, Catherine Blaya, Que sais-je, avril 2025

La rédaction vous conseille

À écouter : le podcast Tu sers à rien sur Info.gouv.fr et les plateformes d’écoute (Deezer, Spotify, Apple Podcasts…).
À lire : Vous parlez de mon fils de Philippe Besson (Julliard, janvier 2025, 208 pages, 19 euros).
Pour les ados : le manga Les Combats Invisibles, de Karim Alliane, Taous Merakchi et Mashi (éditions Vega Dupuis, octobre 2024, 224 pages, 16 euros) et la bande dessinée Manuel de survie face aux harceleurs, d’Emmanuelle Piquet, Jean-François Marmion et Camille Blandin (Les Arènes, novembre 2024, 20 euros).