La lente évolution de la perception de la maladie mentale
Autrefois, ceux qu’on considérait comme fous étaient enfermés et mis au ban de la société. Aujourd’hui, la prévention et le repérage précoce des troubles psychiques sont au cœur des enjeux de la santé mentale, témoignant des progrès réalisés au fil du temps, tant dans les regards portés que les modes de prise en charge.
Moyen Âge. Des conceptions de la folie
Durant cette période, diverses thèses sur la maladie mentale se succèdent et s’entrecroisent. Les « fous » sont perçus comme possédés, victimes du démon. La théorie des humeurs – avec les tempéraments qu’elles engendrent (bilieux, sanguins, flegmatiques et mélancoliques) – est aussi largement répandue. Les « passions de l’âme », l’amour ou la tristesse extrême, constituent une autre explication avancée pour justifier certains troubles. Différents traitements sont prodigués, le plus souvent à domicile : onguents, décoctions, emplâtres à base de substances végétales, animales et minérales. Des saignées peuvent aussi être réalisées ainsi que des immersions dans des bains. Enfin, la chirurgie (plus ou moins invasive) est réservée aux cas les plus graves.
XVIIIe et XIXe siècles. Les bases du soin psychiatrique
Les malades sont enfermés dans des hôpitaux où ils sont presque toujours entravés. Le médecin aliéniste français Philippe Pinel, qui a exercé à l’asile de Bicêtre et à la Salpêtrière à Paris, s’inspire de l’attitude du surveillant Jean-Baptiste Pussin. Il œuvre alors pour la libération des chaînes et pour un « traitement moral » fondé sur la compassion et la patience, plutôt que sur la violence. On lui doit également la première classification des maladies mentales. En 1801, il rédige le Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale. Ses idées seront reprises par le médecin Jean-Étienne Esquirol, qui sera à l’origine de la loi du 30 juin 1838. Celle-ci instaure la création, dans chaque département, d’un établissement pour les aliénés et améliore les conditions d’internement. Elle restera en grande partie valide jusqu’en 1990.
Côté prise en charge, les premières psychothérapies apparaissent à la fin du XIXe siècle. Elles constituent une nouvelle manière de soigner qui passe par la parole, la réflexion et l’échange.
1910-1920. L’émergence de la prophylaxie mentale
Dans les années 1910 aux États-Unis, un mouvement promeut la mise en œuvre de moyens pour empêcher l’apparition ou l’aggravation de symptômes mentaux. En 1921, le psychiatre Édouard Toulouse fonde la Ligue française d’hygiène mentale, reconnue d’utilité publique un an plus tard. Il y développe l’idée de prévenir et de prendre en charge les troubles psychiques en formant des espaces de soins « libres », ce qu’il avait pu expérimenter pendant la Première Guerre mondiale. Il crée ainsi le premier centre de prophylaxie mentale ouvert à l’hôpital Henri-Rousselle à Paris (rattaché par la suite à Sainte-Anne).
1937. Une réorganisation de l’assistance psychiatrique
Le ministre de la Santé publique du Front populaire, Marc Rucart, rappelle dans la circulaire du 13 octobre 1937 : « l’importance thérapeutique, économique et sociale que présente le traitement précoce des psychopathies ». Il incite donc les départements à créer des dispensaires d’hygiène mentale avec des consultations externes. De plus, il généralise les services libres d’observation et de traitements et installe des services sociaux au sein des hôpitaux psychiatriques. Enfin, il veut porter une « attention spécifique » à la psychiatrie infantile. Cette réforme s’inscrit dans un contexte où les électrochocs – qui ont depuis bien évolué – font leur apparition et apportent un espoir en matière de traitement.
1950. L’avènement des psychotropes
Les années 1950 voient l’arrivée des premiers médicaments psychotropes. Les neuroleptiques qui calment les idées délirantes ou les hallucinations, les antidépresseurs qui agissent sur la dépression, et les anxiolytiques qui tranquillisent constituent de nouvelles solutions. Utilisés en compléments d’une psychothérapie, ils vont métamorphoser la vie des malades.
1990. Protéger les personnes hospitalisées
La loi du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation marque un tournant. L’hospitalisation libre devient la règle, tandis que celle d’office ou sur demande d’un tiers est l’exception. La loi précise aussi que la dignité et les droits de la personne doivent être respectés et sa réinsertion recherchée.
Cette même année, la circulaire du 14 mars 1990 relative aux orientations de la politique de la santé mentale paraît au Journal officiel. Elle indique : « Les problèmes de santé mentale méritent qu’on leur consacre beaucoup d’attention et qu’on mobilise tous les moyens efficaces dont on puisse disposer. » Elle recommande notamment la mise en œuvre de « soins de santé primaires près de la population » et le développement des liens entre la psychiatrie, les autres spécialités médicales, les acteurs sociaux et les Français.
2005. Le premier plan psychiatrie et santé mentale
Le plan psychiatrie et santé mentale 2005-2008 dresse un état des lieux « mitigé »des dispositifs mis en place en France. Il constate notamment que les connaissances épidémiologiques sont insuffisantes et l’offre de soins hétérogène. Il propose alors de décloisonner les prises en charge, de renforcer les droits des patients et de leurs proches, d’améliorer l’exercice des professionnels, et enfin de développer la qualité des soins et la recherche. En parallèle, il prévoit la mise en œuvre de programmes autour de la prévention de la dépression et du suicide, du développement des actions de santé et de justice, de la périnatalité, des enfants, des adolescents ainsi que des populations vulnérables.
2025 et 2026. La Grande Cause nationale
Le gouvernement décide de faire de la santé mentale la Grande Cause nationale de 2025 afin de mettre sur le devant de la scène ce sujet de santé publique. Un Français sur quatre va, en effet, souffrir d’un trouble mental à un moment de sa vie. À travers ce label, les objectifs affichés sont : « la déstigmatisation par le changement de regard sur les troubles psychiques et les troubles mentaux ; le développement de la prévention et du repérage précoce ; l’amélioration de l’accès aux soins partout sur le territoire français ; l’accompagnement des personnes concernées dans toutes les dimensions de leur vie quotidienne ».
En 2026, le gouvernement prolonge la Grande Cause nationale. La priorité est, cette fois-ci, de « faire de la santé mentale une réalité tangible dans la vie quotidienne de chacun ».
Benoît Saint-Sever
Santé mentale, troubles psychiques : de quoi s’agit-il ?
Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « la santé mentale correspond à un état de bien-être qui permet d’affronter le stress de la vie, de s’épanouir, d’apprendre, de travailler et de contribuer à la vie de la communauté ». « Elle fait partie intégrante du bien-être et constitue un droit humain fondamental », ajoute-t-elle. Lorsque cet état est perturbé et que les capacités (la pensée, la mémoire, l’attention, les émotions, le comportement) sont altérées, on parle de troubles psychiques, aussi appelés maladies mentales ou troubles psychiatriques.
Sources : « Comprendre et soigner la maladie mentale au Moyen Âge (XIe – XIIIe siècles) », de Muriel Laharie, Histoire des sciences médicales, 1993 ; La Santé en action, n° 471 d’octobre 2025, et son dossier « Santé mentale : comprendre les déterminants pour agir » ; Legifrance.gouv.fr, le service public de la diffusion du droit ; Info.gouv.fr, le site officiel du gouvernement.

